CollectActif: gaspillés, cuisinés, puis partagés

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Composé de sans-papiers, le CollectActif lutte à la fois contre la précarité alimentaire et le gaspillage des ressources. D’une pierre deux coups, avec les petits plus qui font toute la différence : la convivialité et la solidarité…

Un mercredi soir, à Uccle, dans une belle demeure bourgeoise au milieu d’un vaste jardin. Autour de grandes tables, étudiants ou travailleurs, belges ou étrangers, avec ou sans papiers, avec ou sans domicile, tout le monde se mélange pour déguster le repas végétarien proposé par les cuistots ingénieux du CollectActif. A la carte : couscous aux choux de Bruxelles, lentilles aux poires ou au chou rouge, beignets de légumes et boulettes de pommes de terre, chips d’épluchures de carottes… Abdel, Abdessamad, Mohamed, Walid, Ismael et Hassan se doivent d’être créatifs, puisqu’ils ne décident pas à l’avance des ingrédients qui composeront le menu : le CollectActif récupère en effet des invendus au marché des abattoirs à Anderlecht, ainsi que chez Bio-Planet. Ils prennent donc ce qui est disponible pour ensuite (et entre autres, voir plus loin) les transformer en d’excellents repas. « Il est important aussi que ce soit beau et bon », explique Abdel, qui s’est formé en cuisine. Travailler avec des surplus, qui échappent ainsi à leur destin de déchets alimentaires, cela n’a en réalité pas d’influence sur la qualité du contenu dans l’assiette, ces tables d’hôte en sont la preuve.

Le mercredi soir, c’est au squat légal de l’association Communa (1) qu’elles ont lieu. Et à la fin du repas, même les cartons qui ont servi à transporter les légumes sont utilisés : quand le temps le permet, ils servent de combustible au feu de joie dans le jardin, avec jam’ à la clé.

Le samedi soir, rebelote, cette fois à l’allée du Kaai, autre lieu d’occupation temporaire, exclusivement culturel celui-ci (2).« A chaque fois, nous déposons une caisse, poursuit Abdel, libre à chacun d’y mettre la somme qu’il veut ou qu’il peut, à partir de deux euros, pour son repas. Cela nous semble la meilleure manière de partager ce que nous récupérons et de rassembler différents publics. » Autre jour, autre lieu. Le dimanche après-midi, c’est la grande collecte. En échange d’un café, quelques commerçants du marché des abattoirs à Anderlecht offrent leurs invendus aux bénévoles du CollectMet, la branche de CollectActif qui collabore avec l’association Cultureghem et les abattoirs. « Nous leur avons expliqué notre démarche, raconte Abdessamad, et nous nous concentrons maintenant sur six ou sept d’entre eux, car on récolte déjà plus d’une tonne de légumes par semaine ! » Pour les commerçants c’est intéressant, puisqu’ils ne doivent plus incinérer leurs restes. Les donner au collectif leur permet à la fois de faire une bonne action et de réduire leurs dépenses. « Le potentiel est énorme, d’autres pourraient très bien procéder comme nous ! »

Ces fruits et légumes récoltés sont triés et mis à la disposition de quiconque en a besoin. « Chaque dimanche, ce sont en moyenne 160 “colis” qui sont donnés, explique le collectif. Mais nous essayons de ne pas rester simplement dans le “donnez-moi” et d’impliquer notre public, pour qu’il participe de manière active. » C’est de solidarité qu’il s’agit, pas de charité. Alors certains proposent spontanément leur collaboration, quand d’autres y viennent parce qu’on papote avec eux, qu’on leur demande juste de venir donner un coup de main. S’il y a des restes, l’info est diffusée sur Facebook, et celui qui est intéressé vient les chercher. Les fruits quant à eux sont transformés en confitures par un petit groupe de femmes, l’Artelier.

Des citoyens malgré tout

En plus de son formidable travail de lutte contre le gaspillage alimentaire, le CollectActif a une particularité : la majorité de ses membres sont des sans-papiers. Tout commence à l’association Pigment, qui organise un accueil de jour pour les sans-papiers et les sans-abri. « Dans le cadre du Plan hiver, un projet sur la précarité alimentaire a été organisé, raconte Abdel. Nous récupérions du pain le matin et des produits frais au marché d’Anderlecht le dimanche. » Mais une fois le Plan hiver terminé, l’équipe constituée est motivée et veut poursuivre. Elle saisit avec enthousiasme la proposition de Communa d’organiser ses tables d’hôte en tentant de mélanger les publics. « Nous sommes dans des associations luttant pour la régularisation, dans un combat frontal très spécifique, remarque Mohamed. Ici nous changeons de voie, en vivant notre citoyenneté, en l’imposant. » Même si notre Etat leur dénie ce droit. « Nous voulions proposer quelque chose de positif, en ne nous focalisant pas sur la lutte contre le gouvernement, ajoute Abdessamad. Là, nous transformons un problème – le gaspillage alimentaire – en solution. » Leur action citoyenne n’a entraîné la régularisation d’aucun d’entre eux, mais elle a malgré tout vraiment « changé la donne ». « Cela nous a permis de rompre l’isolement, d’établir des contacts et de changer le regard des autres sur les sans-papiers que nous sommes. »

Lorsque des associations ont organisé l’accueil des migrants syriens, irakiens et autres au parc Maximilien, il a paru logique au CollectActif de donner un coup de main. « Nous avons constaté que des repas chauds manquaient, alors nous avons emprunté une cuisine mobile et servi jusqu’à 1 000 repas par jour, raconte Abdel. Nous voulions aussi montrer la solidarité entre sans-papiers et réfugiés, casser l’idée d’une concurrence. » Rencontre avec la commune, avec d’autres associations, préparation des repas en commun avec les réfugiés mais aussi avec des sans-abri : les actions du parc Maximilien ont permis de tisser de nouveaux liens, de briser certains préjugés, et de constater combien la précarité alimentaire était une question importante à Bruxelles.

Le CollectActif, jamais à court d’idées, se lance du coup aujourd’hui dans la constitution d’une ASBL pour pérenniser le projet. « Nous sommes sur la piste d’un bus à transformer en cuisine mobile, pour pouvoir nous déplacer de commune en commune. Nous aimerions aussi avoir un local où organiser des événements permettant à différents publics de se rencontrer, et offrir de la cuisine du monde à tout le monde ! »

Laure de Hesselle
Article publié dans la revue Imagine n°113 (janvier-février 2016)

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